Gilles Bernheim : « Nous avons perdu la compréhension de ce qu’est le sens moral »


Source : La Croix

GILLES BERNHEIM, PHILOSOPHE, GRAND RABBIN DE FRANCE, PARIS, LE 21 JUILLET 2011.© Didier GOUPY/SIGNATURES/SIGNATURES

GILLES BERNHEIM, PHILOSOPHE, GRAND RABBIN DE FRANCE, PARIS, LE 21 JUILLET 2011.
© Didier GOUPY/SIGNATURES/SIGNATURES

Le Grand Rabbin aborde les principaux sujets d’inquiétude de la société contemporaine, et évoque le rôle des religions

 Vous dites volontiers que la grandeur d’une religion réside dans sa capacité à donner à penser. L’engagement intellectuel est-il pour vous un devoir moral ? Le judaïsme est-il une exigence éthique ?

Gilles Bernheim : Avant de vous répondre par l’affirmative, permettez-moi de dire que c’est le concept même d’éthique qui est devenu incohérent. Nous avons très largement perdu la compréhension, à la fois théorique et pratique, de ce qu’est le sens moral. Pourquoi ? Parce que l’effet corrosif de la domination du marché n’a pas agi sur le seul paysage social.

Il a également érodé notre vocabulaire moral, qui est indiscutablement la ressource la plus importante dont nous disposons pour penser notre avenir. De plus en plus, dans cette immense société de marché qu’est devenue notre planète, nous en sommes arrivés à ne plus penser qu’en termes d’efficacité – comment obtenir ce que nous voulons ? – et de thérapie – comment ne pas nous sentir frustrés par rapport à ce que nous voulons ?

Efficacité et thérapie, même parfois infiltrées au sein des religions monothéistes, ont davantage de parenté avec la mentalité du marketing – la stimulation et la satisfaction du désir – qu’avec la moralité, à savoir ce que nous devrions désirer.

Dans le domaine public, les deux termes qui dominent le discours contemporain sont l’autonomie et les droits, qui s’accordent avec l’esprit du marché en privilégiant le choix et en écartant l’hypothèse selon laquelle il existerait des fondements objectifs permettant d’effectuer un choix plutôt qu’un autre. Il nous est ainsi devenu très difficile de réfléchir collectivement à ce que devront être nos orientations, les plus décisives pourtant qui se soient jamais présentées à l’humanité, qu’elles concernent l’environnement, la politique, l’économie, l’idée même de famille ou de mariage, la vie et la mort.

Comment parler d’un bien qui excède notre satisfaction particulière et immédiate dès lors que nous avons perdu le sens de ce que sont le devoir, l’obligation, la retenue, et qu’il ne nous reste plus que nos désirs qui réclament leur « dû » ?

À cette réserve près, le judaïsme est une exigence éthique et l’engagement intellectuel est un devoir moral.

Votre vision du monde est guidée par la Bible et les commentaires rabbiniques. Pourquoi avez-vous choisi, dans votre essai sur le mariage homosexuel, de ne pas mentionner les interdits homosexuels inscrits dans la Bible ?

G. B. : La raison en est très simple : l’enjeu n’est pas ici l’homosexualité, mais le risque irréversible d’un brouillage des généalogies par substitution de la parentalité à la paternité et à la maternité. Mais aussi d’un brouillage du statut de l’enfant qui passe de celui de sujet à celui d’objet auquel chacun aurait « droit ».

Quel est, selon vous, le véritable enjeu de société qui se dissimule derrière la revendication du mariage pour tous ?

G. B. : Un comportement, auparavant marginalisé, ne veut plus être toléré mais légitimé, ce qui est bien différent. D’où de nouveaux manuels scolaires qui n’incitent pas seulement l’enfant à respecter les homosexuels comme personnes, mais aussi à reconnaître le bien-fondé de leur comportement. L’exigence de légitimation générale semble traduire a fortiori une permissivité générale, donc le retrait de tout jugement.

Dès lors, la supposée légitimation n’en est plus une, sur fond d’indifférence des options ; c’est, plutôt, toute l’ancienne légitimité du mariage en tant qu’institution reconnue par la société comme bonne pour son équilibre et sa pérennité qui se trouve effacée.

Aujourd’hui, la société balance étrangement entre ce qui est farouchement exclu, comme les références à la notion d’effort sur soi, à l’existence de hiérarchies morales, aux traditions et convenances, et une permissivité très forte qui procède du manque de courage, de l’incertitude ou de l’indifférence…

Pour lire la suite de cet entretien, cliquez ici.

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